Terreur cannibale

Genre : du sushi se faire

Fiche technique

Revue : Marc Madouraud

Je tenais "Une fille pour les cannibales" de Jesus Franco pour un film de cannibales particulièrement raté, mais je dois reconnaître qu'il approche presque du rang d'oeuvre honorable par rapport à l'excessivement pitoyable "Terreur cannibale". Au moins, le film de Franco avait un côté "aventures kitsch" assez amusant et respectait les canons (de gros rouge) du film d'anthropophages établis par Ruggero Deodato et Umberto Lenzi, mélange de voyeurisme gerbant et de pseudo-ethnologie.

"Terreur cannibale", le mal nommé, est produit comme un film de Franco (Eurociné), a le budget lilliputien d'un Franco (toujours Eurociné), a été tourné sur les terres de Franco et emploie un paquet d'acteurs franquistes (Olivier Mathot, Pamela Stanford, Antonio Mayans, etc.), mais pourtant, ce n'est pas un film de Franco. Je ne dirais pas que c'est pire dans l'absolu, en tout cas c'est certainement bien plus mauvais que le "Une fille chez les cannibales".

Tout commence, sur une musique de mariachis (rigoureusement conseillée pour un film d'anthropophages) par la visite d'une ville cotière dotée d'un port de plaisance, où rôdent trois petites frappes, Antonio Mayans, un brun à tronche de malfrat et une brune très pouffiasse. Toujours désireux de trouver de l'argent facile, ils enlèvent la fillette d'un couple de richards, joués par l'éternel Olivier Mathot et Silvia Solar (cinq films ensemble, d'après IMDB).

Mais la remise de la rançon se passe mal et le trio, toujours accompagné de la petite fille, se voit obligé de quitter le pays pour fuir la police. Suite à un accord avec un caïd local, ils passent dans un autre pays, apparemment d'Amérique du Sud et moins regardant quant au casier judiciaire de ses occupants. Peu avant la frontière, ils sont réceptionnés par une "passeuse", une mocheté antipathique : après leur avoir permis de contourner à pied le poste frontière, elle les récupère dans sa voiture et les voilà partis à l'intérieur du pays.

C'est ici que nous nous enfonçons à pied joint et le nez bouché dans le n'importe quoi de basse extraction. La voiture ayant quelques vapeurs, la passeuse descend et déclare aller chercher de l'eau pas très loin (notez qu'elle doit donc connaître l'endroit et ses dangers). Elle traverse un champ et tombe alors nez à nez avec une bande de pignoufs grotesques en qui le spectateur - auquel on demande un gros effort intellectuel de participation - est censé reconnaître des cannibales. Les pignoufs en question s'emparent de la donzelle et la ramènent à leur village tout proche.

Un cran plus loin dans le port nawak puissance mille. Nous faisons connaissance avec la tribu d'indigènes la moins crédible de tous les temps, écrasant de sa supériorité les pires Tarzan jamais tournés. Les membres de cette tribu sont à quatre-vingt-quinze pour cent des blancs européens, et ça se voit énormément, car les quelques peintures faciales foireuses ne cachent pas grand chose. L'un arbore une de ces coiffures en casque avec les cheveux longs sur la nuque, comme seul en porte encore le cégétiste Bernard Thibault; un autre est orné de magnifiques rouflaquettes style marlou de Paname. Bon, disons que ça ne fait pas très "roots", tout ça.

Les choses sont d'autant plus graves que les figurants en question ont entamé une danse rituelle pour fêter la capture de la gonzesse, et que leur air hilare en regardant la caméra n'est pas franchement convaincant. Leur talent de danseur, surtout, évoque à la fois le fêtard bourré et le désespéré ayant envie d'uriner sans pouvoir faire plus que de trépigner. Affligeant.

Dans une case, le chef de la tribu (le seul à avoir une gueule de natif) et deux figurants (dont le sosie de Bernard Thibault) s'occupent de la proie : c'est à dire qu'ils se chargent des tâches culinaires, en voulant s'exercer à cuisiner la viande crue sans avoir le talent d'un chef japonais (du sushi à se faire, donc). Après avoir distribué des colliers en toc à ses copains, le chef ouvre le ventre du repas avec un couteau, puis lui balance dessus un coup de machette, sans qu'on comprenne très bien l'utilité de la dernière opération.

Puis tous nos amis, élargissant l'ouverture, sortent tous les boyaux et les dévorent à belles dents, sans pouvoir toujours se retenir de pouffer tant leur estime pour le film qu'ils tournent est grande.

Retour vers nos gangsters minables. S'étant enfuis comme des malpropres quand ils ont entendu les cris de la passeuse, ils ont gagné leur planque, une maison tenue par un vieil homme et sa jeune autant qu'aguichante épouse. Comme nos amis n'ont rien à foutre (enfin, si, nous allons le voir), la pouffiasse se tape un jeune guitariste pourtant manifestement inexpressif, tandis que Mayans, peu soucieux de s'encombrer de fatigants préliminaires, s'impose de violer la maîtresse de maison.

Il la course donc dans la nature puis, quand elle est rejointe (la drôlesse, pas la nature), l'attache entre deux arbres. Faisant fi de ses cris pourtant irritants, il la viole (il était venu pour ça, faut dire) et, décidément fâché avec la galanterie, l'abandonne alors qu'elle l'invective. Les plus observateurs noteront que la façon dont elle est attachée avant le viol est différente de celle après le viol... (Et pourtant il ne s'agissait pas d'une corde à noeuds, ce qui aurait été assez judicieux).

Soulignons en passant l'excessive nullité d'actrice de l'infortunée (Pamela Stanford selon IMDB), qui est tout à fait regardable à loilpé, mais qui pousse des cris grotesques de goret égorgé et qui, quand elle se voit obligée de dire une ligne de texte, fait des mimiques faisant passer le maniérisme d'Arielle Dombasle pour de l'impassibilité bressonienne.

Ensuite, comme la nouvelle est parvenue que Mathot avait payé la rançon, tout ce petit monde fait la fête, y compris la donzelle violée, qui a l'air d'avoir oublié sa mésaventure et se paie même le luxe de jouer les aguicheuses devant Mayans. Le mari, lui, n'a pas l'air d'apprécier car il a découvert sa femme attachée et semble peu goûter au charme d'être cocu.

Aussi, pendant que sa femme demande à un quidam de faire passer le message qu'il y a là des kidnappeurs, le mari emmène Mayans à la chasse. Le malfrat est tellement idiot qu'il se laisse amener jusqu'à l'endroit du viol et s'y fait lui-même attacher. Là, le cocu, avant de l'abandonner à son tour, siffle (sic !) pour appeler les cannibales ! Effectivement, on voit bien deux figurants peinturlurés, lesquels étaient accroupis, peut-être occupés à rendre à la nature le bon repas féminin qu'ils avaient fait auparavant. Boudin à l'arrivée, boudin à la sortie (amis de la poésie, bonjour !)

Une petite digression : nous apprenons donc, médusés, la façon infaillible d'appeler un cannibale. Il faut les siffler ! Comme Médor ! Merci Eurociné de nous rendre moins bêtes avec tes films ! D'un autre côté, on peut franchement se demander comment une tribu d'anthropophages plutôt agressifs peut vivre aussi près des habitations sans que leurs exactions n'aient jamais été sévèrement réprimées par les autorités. Laxiste, le gouvernement, dans ce pays. On peut aussi s'interroger sur l'inconscience du mari et des habitants du coin, qui se baladent sans problème, juste à côté de cannibales affamés.

Grâce au message qu'il vient de recevoir, Olivier Mathot sait enfin où se trouve sa fille. Après avoir passé un mystérieux coup de téléphone, il s'envole avec sa femme vers le pays où se trouvent tant sa progéniture que nos amis les cannibales. Ne reculant devant rien, surtout le ridicule, il s'habille en surplus de l'armée, casquette incluse. Là, faut bien avouer qu'il est délicieusement grotesque. Après avoir difficilement passé la douane (scène totalement dispensable, qui ne sert qu'à prouver le manque total de talent des acteurs et du décorateur), le couple rejoint la planque.

Sentant le roussi, le malfrat restant et la pouffe se sont tirés vite fait dans la jungle, en emmenant la fillette. Ils passent eux aussi devant l'endroit du viol et constatent la présence d'un gros morceau de bidoche pas présentable (qui évoque l'attaque de deux ou trois bancs de piranhas). Ils reconnaissent le corps de Mayans, ce en quoi ils ont bien du mérite, et poursuivent leur chemin.

Mathot part alors à leur poursuite dans son beau treillis, accompagné de quidams qui ne nous ont pas été présentés auparavant.

Les poursuivis, eux, n'ont pas de bol : ils se font intercepter par les cannibales de bazar. Atterrés, nous admirons la charge des guerriers anthropophages - toujours morts de rire -, en appréciant l'extrême diversité de leurs caractéristiques physiques. Favoris, moustaches, bananes, aucune pilosité d'origine caucasienne ne nous est épargnée, ce qui souligne l'ouverture d'esprit du directeur de casting, qui a eu la générosité d'inviter un peu tout le monde à participer au film.

Les proies sont emmenées jusqu'au village. Là, nous avons à nouveau droit à un aperçu des talents incertains de boucher du chef. Avec sa machette préférée, il coupe un bras au malfrat, puis ouvre son bide. Notons que le dit chef a une façon personnelle de jouer de la machette : il pose une main sur le manche... et une main sur la lame ! C'est un miracle qu'il ne perde pas quelques doigts dans l'aventure. (Vous prendrez bien un doigt d'apéritif ?)

Nous avons donc l'extrême avantage d'assister à une seconde séance de mâchonnement de tripailles. Avec un goût très sûr, les responsables de ce magnifique film alternent, pour la bande son, des grognements porcins évoquant un obèse ronfleur, et des bruits de mastication tout aussi répugnants. Petite touche de poésie, le chef balade avec amour le bras coupé, visiblement fier de lui.

Heureusement, la petite fille ne fait pas partie du festin : elle part jouer avec les bambins du village. (A moins, évidemment, que les membres de la tribu n'aient l'intention de l'engraisser afin de la réserver pour une autre fête, mais nous ne le saurons jamais).

L'expédition menée par Mathot est aussi attaquée, mais comme elle est vite rejointe par deux zigues recrutés par la femme du vioque (celle qui a été violée, si vous suivez bien), les assaillants sont vite repoussés et laissent pas mal de cadavres sur le terrain. (Eh, les gars, faut pas laisser la bouffe en plein soleil, sinon elle va rapidement faisander...) Et toujours avec cet air hilare de figurants pas concernés mais qui semblent fort amusés de participer à une pareille bouse.

Faut croire que les cannibales ne sont pas rancuniers pour un sou, car Mathot et ses copains arrivent indemnes jusqu'au village et entament des pourparlers avec le vieux cocu comme traducteur (ça donne un truc comme "ouana bouga oula boni zougou bawa"). Le chef leur explique que les deux malfrats bouffés n'ont eu que ce qu'ils méritaient (il est vrai que, même s'ils se mettaient deux doigts dans le fond de la gorge, les cannibales auraient du mal à les rendre en bon état) et qu'il est prêt à donner la fillette à ses parents.

Tout se finit par l'image de la gosse se jetant dans les bras du duo Solar-Mathot. Probablement la fin la plus naze jamais faite pour un film de cannibales, clôturant d'ailleurs le plus naze des films de cannibales.

Affreux, affreux, affreux. A ce niveau, c'est vraiment du foutage de gueule éhonté. Le spectateur indulgent peut avoir de la pitié pour les maladroits, comme Ed Wood, mais il ne peut être qu'affligé face à autant d'incompétence et de j'menfoutisme, ce à tous les niveaux. La plupart des acteurs n'ont pas le niveau pour jouer dans une fête de patronage (seule Silvia Solar a du talent, et elle est sous-employée), la bande son est grotesque, le décorateur aux abonnés absents, et les deux (deux !) réalisateurs filment comme des pieds. Au moins le dialoguiste n'en aura pas rajouté (il y a finalement assez peu de texte - tant mieux, vu le niveau des acteurs - à dire).

Du Z, donc, et du pas marrant du tout. Le pire reproche à faire pour le genre.

Retour à la page BIS